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 Jean-Luc Bari, éloge de l’objet
 
«L’oeuvre d’art est la manifestation d’une idée. C’est une idée et pas un objet». On connaît la célèbre formule de Sol LeWitt, figure majeur d’un art minimal dont la démarche reste finalement en deçà de telles déclarations puisque tous les soins de l’artiste sont de rendre à l’oeuvre d’art le statut d’objet. Conservée au Musée national d’art moderne, son oeuvre intitulée 5 pat piece (open cubes) in form a cross, datée 1966-1969, en est une éclatante illustration. Exemple même de la projection et de la multiplication d’un carré dans l’espace, elle montre comment, à partir de telles structures, Sol LeWitt s’approprie l’espace dans son intégralité pour faire une oeuvre d’art totale.
Quelque chose d’une attitude paradoxalement proche mais proprement inverse est à l’oeuvre dans le travail de Jean-Luc Bari. Entre un objet, défini par lui comme «prétexte architectural et prélèvement symbolique d’une image familière», et l’espace non plus qui le traverse mais qui l’emplit ou qui l’informe, son oeuvre ne cesse d’interroger les relations dialectiques que ceux-ci entretiennent. A la différence de son aîné, Bari s’en prend pour sa part à tout un monde de formes préexistantes qui sont tant des objets mobiliers empruntés au quotidien - chaises, tabourets, tables, lits… - que des boîtes d’emballage en carton mises à plat ou des pièces en inox similaires. Il y va là d’éléments qui relèvent ordinairement de catégories bien définies - que ce soit l’architecture, le design ou la sculpture - mais dont l’artiste fait se télescoper volontairement les frontières pour mieux mettre en exergue la question primordiale du volume
.

Le principe de son travail qui procède de la matérialisation d’une forme déduite au rapport complexe au réel qu’entretient l’objet de référence retenu, voire de son existence même, est fondé sur une sorte d’esthétique de l’ampliation visant à lui conférer une dimension de masse. Qu’il s’agisse du catalogue des tâches blanches, dont les silhouettes de meubles simplement peintes en aplat sont pour partie comblées dans l’interstice de leurs montants, qu’il s’agisse de la série des intérieurs dont les boîtes délivrent au regard la masse volumétrique de leur contenant, qu’il s’agisse de ce projet d’une porte occultée par la représentation supposée de son ouverture, la démarche de Jean-Luc Bari ne se réduit jamais au simple jeu d’un vide et d’un caché. L’idée d’ampliation réfère à celle d’une complétude, d’un développement, voire d’une augmentation, comme on en parle pour signifier celle du volume de la cage thoracique lors de l’inspiration. C’est dire si, par delà toutes les considérations formelles et minimales qu’impliquent l’art de Jean-Luc Bari, notamment au regard d’une phénoménologie de la perception à laquelle on ne peut que l’inscrire, il est porté par une intention plus subtile qui vise à instruire l’idée d’une organicité. Celle-là même qui résulte de la triangulation qui existe entre objet, espace et forme, comme l’a justement noté par ailleurs Philippe Cyroulnik.
Le «supplément de volume» - comme on le dit d’un supplément d’âme - dont Jean-Luc Bari nantit ses objets opère de fait comme un précipité non seulement de masse mais de présence et leur confère la densité d’un corps jusqu’alors contraint par leur seule destination fonctionnelle. Ainsi l’oeuvre d’art procède-t-elle chez lui tout à la fois de la manifestation d’une idée et d’une entreprise supérieure de réification, toutes deux conduites en vue d’une prise de conscience de l’inscription de l’objet au monde extérieur.
 
Philippe Piguet
Expositions Jean-Luc Bari
 
Ecole régionale des beaux-arts, Besançon, Mars 2001
Chapelle du collège Gérôme, Vesoul, Octobre 2001
 
Catalogue co-édité par
Ecole régionale des beaux-arts, Besançon
Association Action Art contemporain, Vesoul
 
Texte de Philippe PIGUET